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Amelie Dupuy-Cailloux
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Au cœur du jardin

Au lieu de compte rendu scientifique et stérile, Daniel nous fait gré d’une lettre toute en poésie comme il en a le secret, pour nous décrire son jardin au printemps. Nous lui laissons la parole et reproduisons ici sa plume personnelle, en espérant inspirer les jardiniers qui sommeillent en chacun de nous !

Une maison sans jardin est un lieu orphelin

Texte original de Daniel Testard (Printemps 2017)

« Bonjour à tou(te)s les lecteurs(trices) à qui ce message résonnera comme un bonheur, bénissant alors son logis en petit coin de paradis.

Ce champ que nous cultivons est le chant de notre conscience. Il sera au diapason de cette vision que nous avons de la beauté du monde, de l’honneur offert à la Terre qui n’exige rien de chacun de nous qui lui devons tout. Bénissons cette rencontre entre le génie de la nature et la magie de nos cultures.

Le temps de ce printemps, au gré des vents, souffle le chaud et le froid, le sec et l’humide, s’autorisant des humeurs vagabondes aux parfums inattendus. Étonnant, cette année : l’absence de limaces qui d’habitude vont broutant allègrement leurs préférences jeunes et tendres. Peut-être est-ce la conséquence d’un hiver sans pluie les asséchant de soif ? Ou bien sont-ce mes poules désobéissantes sautant les clôtures et picorant les gastéropodes trop envahissants ?

Pour le moment, toutes mes attentions se portent avec précaution sur la sortie des petits flageolets « yin-yang » (un côté noir avec un point blanc et un côté blanc avec un point noir). De même que les vénérables et ancestraux haricots verts à rames dits « Cherokee », en mémoire de nos amis amérindiens du nord. Puis les semis tout frais de l’« artichou » que j’ai ainsi nommé pour son feuillage comestible en forme d’artichaut et son goût de chou à vache. Il se cuit à l’eau et se déguste noyé dans le beurre salé. Ici, c’est la Bretagne !

Aussi désolant soit-il, merci d’accueillir quand même le fait que, en toute poésie, le jardinage est malgré tout une violence faite à la terre. Oui ! En l’obligeant à produire ce qui spontanément n’est pas son intention. Répondre à mes besoins est certes légitime, mais cette prédation est envers la terre une incontestable agression. Cette force d’occupation que nous lui imposons mérite aimablement une compensation. Comment ? En lui laissant des espaces de végétation spontanée. Toutes ces fleurs qui se resèment d’elles-mêmes chaque année et viennent danser parmi nos amis bien rangés que sont ces légumes tellement apprivoisés. Myosotis, coquelicots, bourrache et capucines peuvent ainsi promener à leur gré senteurs et couleurs et alors, sans peur, accueillir bourdons et papillons dans leur cœur, les abeilles malheureusement abandonnant discrètement leurs amies les fleurs, sacrifiées par nos irraisonnables folies.

Le radis et les pommes de terre sont chaque jour – encore du beurre ! – sur la table du bonheur. Les vieilles patates toutes fripées ont rendu leur âme à la jeunesse les missionnant de la même tendresse. Bizarrement, depuis deux décennies, les doryphores ont disparu de mes plantations. Est-ce l’absence de compost à la mise en terre, évitant ainsi l’azote excessif ? Leur feuillage échappe à l’étiolage, résistant mieux à l’attaque des champignons du mildiou1.

Champs d’amour

Le jardin est une photo grandeur nature de son jardinier. Par effet de rétroviseur, il dit tout du tempérament, de l’élan, des bonheurs et autres douleurs de son ange gardien. Les contraintes végétatives que l’on impose à notre terrain auraient-elles quelque chose de commun avec les exigences quotidiennes de notre vie active ? Trop bien alignées, les cultures seraient-elles le reflet d’une discipline excessive pour le maître d’œuvre que je suis ? Ou bien, à l’inverse, ces négligences tout à fait pardonnables seraient-elles signifiantes d’un manque d’ordre et d’organisation, subissant les préjudices, à l’encontre d’une si belle harmonie ? Tout jardinier est un artiste, et c’est pourquoi le « bon » ne peut pas être séparé du « beau ».2 Cette mise en scène qu’est le jardinage peut tout entendre et comprendre de ce qui se dit avec la bêche, le râteau ou l’arrosoir. Rage et douceur s’occuperont alors l’une de l’autre.

Une partie du jardin est voilée comme une jolie mariée afin de la protéger des parasites qui pourraient la déranger. Merveilleux papillons qui, de leurs œufs, feront naître des larves fatales aux carottes, choux, oignons, radis noirs ou poireaux. Ils passeront ainsi tout l’été sous la voilure, évitant les très méchants traitements de la chimie si dure. Les allées seront désherbées à la binette, mais tout autour, c’est la pelouse de temps en temps fauchée. Le miracle de la propreté dans les cours gravillonnées, c’est au vinaigre qu’il faut le demander. Et l’en remercier ! Mais ce n’est qu’un défoliant, inoffensif pour le vivant, dont les racines, d’où renaîtront aussitôt toutes les verdures bien trop malines pour trépasser. Il faudra donc recommencer incessamment tout le printemps et tout l’été. Indomptable, c’est sûr, et parfois insupportable nature !

Ce lopin de terre, cette terre amoureuse, c’est notre mère précieuse. Bien sûr, elle s’offre en nourriture pour la survie de notre corps. Mais bien au-delà, elle prend soin de tout l’être qui nous habite. Le jardin est une épicerie, mais aussi une parfumerie. Là, ce sont les plantes-médecines, ces subtiles présences que sont les aromatiques et les officinales. Des senteurs pour la cuisine et les tisanes. Toute cette abondance dont se régalera aussi le compost, cette constante et délicate préparation alchimique, secret magique de la bonne santé du jardin et de son jardinier. Ainsi que tous les enfants de cette terre, si familière, dont elle a elle-même accouché, pour demain, en son sein, les retrouver. Ô bonne mère, terre de nos pères.

Daniel Testard, Quily, mai 2017

www.sacreschants.com

1 Mildiou : maladie cryptogamique affectant les feuilles des tomates, vignes et pommes de terre.

2 Kalos Kagathos, en grec est une expression idiomatique associée à un idéal d’harmonie, de corps et d’esprit.